Un récent arrêté du Ministère de l’Éducation Nationale [1] définit le « livret personnel de compétences » qui doit être mis en œuvre dans les écoles élémentaires et suivre l’élève au collège.
Dans ces grandes lignes, ce livret [2] n’apporte que peu de modifications par rapport à celui qui était censé être renseigné par les enseignants de CE1 et de CM2 depuis l’année scolaire 2008-09 [3] , avec des disparités locales fortes (imposé dans certaines circonscription, jusqu’à sa transmission au collège sous forme électronique à la fin du CM2, pas usité dans d’autres).
Il inclut les attestations
– de maà®trise des connaissances et compétences du socle commun au palier 1 (CE1) et ses trois piliers (maà®trise de la langue française, principaux éléments de mathématiques, compétences sociales et civiques)
– de maà®trise des connaissances et compétences du socle commun au palier 2 (CM2) et ses sept piliers (maà®trise de la langue française, pratique d’une langue vivante étrangère, les principaux éléments de mathématiques et la culture scientifique et technologique, maà®trise des techniques usuelles de l’information et de la communication, culture humaniste, compétences sociales et civiques, autonomie et initiative)
– de maà®trise des connaissances et compétences du socle commun au palier 3 (collège) et ses sept piliers
- de première éducation à la route (APER)
- scolaire de sécurité routière niveaux 1 et 2
- "Apprendre à porter secours"
- Prévention et secours civique de niveau 1
Quelques nouveautés par rapport au précédent livret :
– Les parents doivent le consulter et le signer à la fin de chaque palier.
– Les résultats de l’élève aux évaluations CE1 et CM2 disparaissent.
– L’aspect binaire est renforcé ; les colonnes « oui » et « non »cèdent la place à une colonne unique dans laquelle l’enseignant doit indiquer la date de validation de chaque compétence [4] ; un élève de CE1, par exemple, ne pourra avoir la « compétence 1 – la maà®trise de la langue française » validée comme acquise que si la totalité des compétences réunies sous ce pilier est validée, parmi celles-ci, « conjuguer les verbes du 1er groupe, être et avoir, au présent, au futur et au passé composé de l’indicatif ; conjuguer les verbes faire, aller, dire, venir, au présent de l’indicatif »…
Le site ministériel Eduscol [5] précise que « les enseignants peuvent s’appuyer sur les protocoles des évaluations nationales en CE1 et en CM2 et des outils d’aide à l’évaluation » pour renseigner ce livret. Quand on sait la qualité desdites évaluations nationales… Si c’est l’enseignant de la classe qui procède à la validation des acquis, cela doit se faire « dans le cadre du conseil des maà®tres de cycle ».
La circulaire de rentrée 2010 [6] insiste particulièrement sur l’obligation faite aux enseignants de renseigner ce livret ; elle rappelle que celui-ci est étroitement lié au socle commun : « Assurer la maà®trise des connaissances et des compétences du socle commun par tous les élèves est l’objectif premier de la scolarité obligatoire. (…) Jusqu’à la fin de la scolarité obligatoire, le livret personnel de compétences, qui rassemble les attestations de chacun des paliers dans les sept grandes compétences du socle, permet de suivre les acquisitions de chaque élève. »
Concernant le collège, la même circulaire ajoute : « L’évaluation de la maà®trise des connaissances et des compétences du socle commun, commencée à l’école, se poursuit au collège pour aboutir, au plus tard en classe de 3e, à la validation du palier 3. (…) Les attestations de maà®trise des connaissances et des compétences du socle commun renseignées au palier 1 et au palier 2 sont des supports structurants pour la liaison école-collège. (…) Lorsque les évaluations conduites dans les différents enseignements montrent que l’élève maà®trise une compétence, la décision de la valider est prise collégialement par les membres de l’équipe pédagogique concernés. Les compétences validées sont renseignées par le professeur principal dans les attestations de palier 3. (…) À la rentrée 2010, tous les établissements disposeront, via leurs serveurs académiques, d’une application numérique, appelée "Livret personnel de compétences" (…). »
Pour la Cgt Éduc’action, non seulement la priorité de l’Éducation Nationale n’est pas d’« assurer la maà®trise » du socle commun, mais il faut en finir avec le socle commun lui-même. En effet, rien n’est plus discriminatoire que de réduire à ce socle les apprentissages. Pour les ministres de l’Éducation Nationale qui se succèdent depuis François Fillon (2004), l’objectif est de réaliser des économies de moyens sous couvert de réformes libérales qui seraient imposées par les prétendus piètres résultats des élèves français aux évaluations PISA [7]
. Il nous répugne de penser qu’avant même de devenir élèves, certains enfants – issus notamment des couches sociales les plus fragilisées par le chômage, la pauvreté, l’absence de perspectives, les discriminations en tous genres – pourraient être "déterminés" comme devant se contenter d’un socle représentant à la fois un minimum et un tout suffisant. L’accès à ce qui se trouve "sur le socle" [8] serait-il par conséquent réservé aux seuls élèves à qui on aurait donné les clés de la réussite ? L’école publique serait-elle à terme vouée à ne dispenser que ces savoirs du socle, laissant le soin au privé par exemple d’enseigner les autres savoirs à une élite, comme l’y pousse déjà l’assouplissement de la sectorisation des collèges dans certains quartiers ?
Nous ne rejetons pas l’évaluation mais souhaitons le remettre à sa juste place, comme partie des apprentissages et comme outil d’aide aux progrès des élèves et non un but en soi. Une récente étude en Grande Bretagne montre d’ailleurs que « se focaliser sur les apprentissages peut améliorer la performance, alors que se focaliser sur la performance peut abaisser la performance » [9]
De la même façon, le livret scolaire, tel qu’il avait été imaginé à la fin des années 80, loin de sanctionner l’élève, doit être conçu pour l’aider à progresser à son rythme, dans le cadre des cycles. Véritable outil de communication avec les parents lorsqu’il leur est présenté, le livret permet aux enseignants de mieux cerner les acquis de l’élève ; il s’inscrit dans une démarche d’évaluation formative. À l’opposé des attestations de compétences du livret qu’on nous impose. À l’opposé du socle commun…
Nous continuons donc, à la Cgt Éduc’action, à revendiquer un service public d’éducation progressiste, non pas qui restreigne les apprentissages à un socle commun de savoirs formatés pour satisfaire au patronat [10] mais qui permette à tous l’accès à une culture commune [11] émancipatrice.
