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Sur le bac pro en 3 ans

dimanche 2 décembre 2007

Ces dernières semaines, les élèves des lycées professionnels, ceux qui n’aiment pas l’école et que l’école n’aime pas toujours, étaient dans les rues (dans les académies de Versailles, Bordeaux, Toulouse, Montpellier…) pour défendre leurs diplômes menacés par l’activisme mimétique de notre ministre de l’éducation.

Cet événement mérite qu’on s’y arrête. Au-delà du fait qu’il signale que l’incendie couve dangereusement dans les lycées professionnels, il témoigne d’une prise de conscience politique d’une nouvelle frange de la jeunesse. Une jeunesse oubliée, invisible, qui fournira le gros des troupes des ouvriers et des employés de demain. Leur préoccupation ce n’est pas la réforme des universités, c’est le BEP. BEP que M. Darcos veut supprimer. Alors ils font comme les autres, ils manifestent, ils bloquent. Mais sans succès, ils n’intéressent personne. C’est dommage car du haut de leur BEP, ils sont à l’avant-garde des préoccupations étudiantes concernant la revalorisation des diplômes, la création de filières professionnalisantes, et ils sont aussi à l’avant-garde des mutations qui affecteront dans les années à venir le statut des salariés.

L’enseignement professionnel public s’est construit autour de l’idée qu’on pouvait apprendre un métier à l’école, et que cet enseignement, différent, alliant culture générale et professionnalisation, pouvait être un vecteur d’émancipation et de promotion sociale pour les jeunes qui choisissaient cette voie. Or depuis vingt ans l’enseignement professionnel public a mauvaise presse. On accuse régulièrement l’école d’être en inadéquation avec les besoins du marché du travail. Et on lui oppose le savoir-faire de l’entreprise. La réforme proposée par M. Xavier Darcos est l’aboutissement de cette bataille idéologique.

L’enseignement professionnel a trop souvent été considéré par la plupart comme une filière de relégation. Aussi pour revaloriser les filières professionnelles, on a créé en 1985 un baccalauréat professionnel qui devait posséder une dignité égale aux autres baccalauréats. Malheureusement ce baccalauréat n’a pas atteint ses objectifs ambitieux en terme de poursuites d’études. Les passerelles qui existaient avec l’enseignement technologique ont, faute de moyens, petit à petit disparu, et il est devenu extrêmement difficile, voir quasi-impossible, pour un élève de l’enseignement professionnel, de poursuivre en BTS ou en IUT ou encore de suivre des études à l’université. La conséquence en a été cependant une élévation du niveau, la formation de jeunes diplômés plus qualifiés et donc une meilleure insertion professionnelle des élèves, mais corrélativement cela s’est traduit aussi par l’abandon progressif des formations peu qualifiées comme le sont les CAP.

Malheureusement pour les élèves, Xavier Darcos a décidé, pour des raisons qui sont à la fois budgétaires et idéologiques, de généraliser les baccalauréats professionnels en trois ans. Cette réforme devrait avoir des conséquences désastreuses pour les jeunes sur la qualité de l’offre de formation et devrait conduire à exclure de la formation publique les élèves les plus en difficultés pour qui l’enseignement professionnel constituait une réelle chance d’insertion professionnelle. Sachant que le contenu des programmes reste pour l’instant inchangé, on peut se demander ce qu’il adviendra des élèves qui ne peuvent suivre le rythme des trois ans ? Il n’est pas sûr que notre ministre, bon élève et zélé dans sa précipitation à réformer, ait pris le temps d’y réfléchir. Ce qui est sûr par contre c’est que les entreprises, aujourd’hui ne veulent pas prendre en charge la formation d’une main d’œuvre sous qualifiée.

Monsieur Darcos leur propose un baccalauréat nouvelle formule, directement inspiré par le MEDEF, dans lequel la professionnalisation, la validation de cette formation et l’insertion professionnelle serait confiée aux entreprises. Ainsi les jeunes pourront« construire plus librement leur parcours professionnel » [1] , la mobilité ne sera plus subie, mais choisie ! Autant dire qu’avec cette nouvelle main-d’œuvre sur le marché du travail, plus flexible, plus précaire du fait de la disqualification des diplômes, la refonte du code du travail ne sera pas loin.

La réforme devrait donc aller vers une redéfinition des finalités et des contenus des formations. Le principe en serait une diminution du nombre de formations proposées, ces formations seraient plus généralistes, la spécialisation étant repoussée à plus tard lors de l’embauche dans l’entreprise. La formation serait donc tout bonnement déléguée au secteur privé et donc privatisée. Les conséquences de cette nouvelle conception de la formation professionnelle sont extrêmement graves. La formation des jeunes n’est plus considérée dans cette optique comme relevant de la responsabilité de la collectivité. Le jeune diplômé quel que soit le niveau de sa formation initiale sera responsable de sa formation professionnelle, formation dont la reconnaissance, via un contrat d’apprentissage ou un contrat de professionnalisation, restera plus qu’improbable, puisque sa certification attachée à un poste ou à une entreprise risquera d’être difficilement monnayable sur le marché du travail si le salarié change d’emploi. Désormais les compétences du salarié et les droits qui reconnaissent ces compétences, ne seront plus liées à sa personne, à sa qualification, mais au poste de travail occupé.

A une période où s’ouvrent des négociations sur les conditions de travail, sur les droits à la formation, où circule l’idée d’une sécurité sociale professionnelle, la résistance de nos élèves n’est donc pas dénuée de fondement. Ils sont déjà de plain-pied dans le monde du travail. Ils nous ouvrent la voie, il est de notre responsabilité d’être à leurs côtés.

Aline Louangvannasy

professeur de philosophie au lycée Rive Gauche Toulouse

Secrétaire régionale, CGT-Educ’action Midi-Pyrénées


[1Les jeunes et l’entreprise, document publié par Positive entreprise dont le président est Thibaut Lanxade, patron de Gazinox et membre du MEDEF