Tribune de Henri Baron, directeur d’école, militant de l’Éducation Populaire et syndical (Cgt Éduc’action), parent d’élève. Le socle commun de connaissances et de compétences né en 2005 et distillé sous l’ère Sarkozy, est la définition de savoirs a minima destinés à satisfaire le patronat à la perpétuelle recherche d’une main d’œuvre peu qualifiée mais sachant effectuer des tà¢ches précises, sans trop réfléchir, ni s’opposer, ni se rebeller.
Le Medef en redemande [1], qui témoigne de sa satisfaction à l’égard des propositions du nouveau ministre de l’Éducation en la matière !
Car les signaux adressés par le Ministère de l’Éducation Nationale version Peillon ne vont pas dans le sens d’une abrogation du socle commun. Tout juste se contenterait-il d’un toilettage de ce que ses prédécesseurs ont fait avant lui et d’un nouveau baptême [2].… Une version avec édulcorants du Socle commun, en quelque sorte, qui ne changera pas foncièrement la vision rétrograde et utilitariste qu’ont nos dirigeants de l’école [3] !
Pas une panacée pédagogique…
Il y a six ans, avec d’autres qui ne furent pas entendus, Philippe Meirieu affichait déjà ses craintes : « Il est vrai que je suis agacé par le mot de "socle" : je trouve la métaphore assez malvenue : tout le monde aurait le socle et certains seulement la statue ! Mais je crains, surtout, qu’elle ne renvoie à des représentations assez archaà¯ques de l’apprentissage, en particulier qu’elle ne soit identifiée avec les « bases ». Ainsi comprise, la notion de « socle » nous ramènerait à une conception très linéaire et progressive de la construction du sujet et des connaissances. Elle nous interdirait la pratique de "la pédagogie du détour" ou de "la pédagogie du projet" qui font l’hypothèse que le plus complexe peut être plus mobilisateur que le moins complexe, qu’on peut avoir une ambition culturelle forte, qui donne sens aux savoirs, et ne pratiquer qu’a posteriori et au fur et à mesure, les "dénombrements" et les formalisations nécessaires. (…) l’acharnement sur les savoir-faire – identifiés, le plus souvent, à des savoirs fonctionnels – est complètement contreproductif : il bloque les apprentissages et éloigne les élèves de ce vers quoi il faudrait les amener…
[4] ».
L’idée de socle induit une vision réductrice de l’Éducation, une accumulation de savoirs et des pratiques pédagogiques contestables pour forcer les enfants et les jeunes à le valider – la contrainte existe bel et bien, liée à l’obligation et la menace : socle commun non validé, exit le brevet ! Le socle commun et l’évaluation qui en découle peuvent d’ailleurs produire ce que nos collègues britanniques nomment le "teaching for test" : les enseignants tendent vers un enseignement centré sur ce qui sera évalué officiellement, délaissant les autres contenus. Dans ce cas, le socle commun se résume à l’acquisition de savoirs et savoir-faire, principalement en mathématiques et en français, validés par une évaluation finale qui n’est destinée qu’à la contrôler et ne constitue plus un outil qui permette à l’élève de progresser [5].
… mais surtout un contresens historique et éthique !
D’un point de vue pédagogique, le socle commun ne serait donc pas "productif" (pour reprendre une terminologie empruntée au monde de l’entreprise). Mais il y a plus inquiétant sur le plan éthique. Réduire les apprentissages à un socle est foncièrement discriminatoire. Peut-on admettre qu’avant même de devenir élèves, certains enfants – issus notamment des couches sociales les plus fragilisées par le chômage, la pauvreté, l’absence de perspectives, les discriminations en tous genres – pourraient être "déterminés" comme devant se contenter d’un socle représentant à la fois un minimum et un tout suffisant ? L’accès à ce qui se trouve "sur le socle" serait-il par conséquent réservé aux seuls élèves à qui on aurait donné les clés de la réussite ? L’école publique serait-elle à terme vouée à ne dispenser que ces savoirs du socle, laissant à d’autres le soin d’enseigner à une élite les savoirs jugés "inutiles", "trop coà »teux", "non rentables" comme la musique, les arts visuels, l’Éducation Physique et Sportive, la philosophie ou la littérature, pour ne citer que ces disciplines ? Pourquoi pas au privé ou aux collectivités locales – ce que le projet d’aménagement des rythmes scolaires peut d’ailleurs laisser craindre[6] ? Les fumeux experts de l’OCDE y sont largement favorables, eux dont les préconisations semblent désormais inspirer toute politique de l’Éducation qu’elle soit ouvertement de droite ou se dise de gauche [6].
D’une école jugée trop inégalitaire, nous en venons à une école ségrégationniste, une école de l’apartheid social. Quand l’école de Jules Ferry devait fournir à la Nation de la chair à canon, celle du socle commun cherche à fournir de la chair à patron, main d’œuvre malléable, corvéable et docile. Quel progrès social en perspective ! On est bien loin de l’objectif, malheureusement abandonné avant d’être appliqué, du seul ambitieux projet populaire pour l’école publique, le plan Langevin-Wallon (1947) qui puisait ses racines dans le programme du Conseil National de la Résistance (CNR) [7] pour lequel l’enseignement devait accorder une place prépondérante « à l’explication objective et scientifique des faits économiques et sociaux, à la culture méthodique de l’esprit critique, à l’apprentissage actif de l’énergie, de la liberté, de la responsabilité. (…) Cette formation civique de la jeunesse est l’un des devoirs fondamentaux d’un État démocratique et c’est à l’enseignement public qu’il appartient de remplir ce devoir. ».
Pour une autre école
Ne devrions-nous pas plutôt défendre ou revendiquer l’idée d’un service public d’éducation progressiste, une éducation faite d’abord pour tous ceux qui ont besoin d’école [8], qui ne restreigne pas les apprentissages à un socle commun de savoirs formatés pour satisfaire les exigences du patronat ? Une éducation qui permette à tous l’accès à une culture émancipatrice qui donne à chacun(e) les clefs pour décrypter le monde, l’analyser, le critiquer, accéder en toute intelligence à une citoyenneté pleine et entière ? Une éducation progressiste qui place enfin l’Humain au cœur de la société ?
L’École doit former de futurs citoyens éclairés et libres, capables de s’affranchir, pour comprendre le monde qui les entoure et agir, de la traduction ou de la séduction de l’État, du patron [9], du premier curé ou gourou (politique ou religieux venu)...
Il est donc urgent d’abandonner toute référence au socle commun – lequel est si loin de constituer « une promesse démocratique » [10] ou encore le « ciment de la nation » [11] (!!!) – et l’ensemble de ses corollaires (le livret personnel de compétences, les évaluations nationales CE1 et CM2 telles qu’elles ont été conçues par les gouvernements en place depuis 2007, ainsi que l’aide personnalisée et les stages de remises à niveau qui ne constituent que des artifices pour imprimer durablement l’École du Socle dans les esprits) [12].
Il est urgent de redéfinir les missions de l’école publique, afin que le service public d’Éducation permette à chacun(e) d’accéder à une culture la plus étendue et la plus émancipatrice possible. Si « refondation » de l’école il doit y avoir, elle doit s’accompagner de nouveaux programmes qui iront dans ce sens et qui (re)donneront à l’Éducation une réelle ambition populaire.
