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Quand le populisme prend le masque de la raison

pour un boycott des états généraux de la sécurité

jeudi 11 mars 2010

Le sociologue Régis Debarbieux, spécialiste de la violence scolaire a été nommé par le Ministre de l’Education Luc Chatel à la tête du comité d’experts, chargés de superviser les futurs états généraux de l’insécurité à l’école. Il gagne ainsi une légitimité institutionnelle de ses thèses qui sont loin de faire l’unanimité. On comprend qu’il pouvait difficilement refuser cette proposition.

L’insécurité scolaire n’est que le symptôme d’un mal plus profond qui ronge l’Education nationale et la société dans son ensemble. Neutraliser le symptôme ne nous guérira pas des véritables causes de la maladie. Depuis plus de dix ans nous assistons à une montée en puissance des valeurs de la droite la plus réactionnaire, qui s’était faite jusque là très discrète, mais n’avait pas pour autant disparue et des politiques néo-libérales qui utilisent l’appareil d’Etat pour servir le grand capital. Les conséquences en sont un profond délitement du lien social renforcé par un démantèlement sciemment organisé des services publics qui ne font qu’accentuer la remise ne question du principe de la solidarité nationale sur lequel nous avions vécus depuis la Libération.

La violence c’est l’atteinte à l’intégrité physique ou morale d’une personne. Pas besoin d’agressions spectaculaires, d’intrusion de bandes dans les établissements scolaires, pour qu’il y ait violence. La politique de restriction budgétaire menée aujourd’hui par le gouvernement se traduisant par une suppression massive de postes d’enseignants, par des coupes sans précédent dans les crédits pédagogiques, constituent une atteinte à l’intégrité des élèves et des personnels qui n’ont plus les moyens de travailler dignement. C’est cette atteinte morale à leur personne, due à la difficulté croissante d’enseigner ou d’apprendre (classes surchargées où il n’y a parfois même plus assez de chaises et de tables pour accueillir les élèves, services des enseignants partagés sur plusieurs établissements, précarité croissante, accumulation de tâches et d’injonctions) voilà ce que tous englobent sous le mot « d’insécurité ». Ces conditions ont pour conséquences inévitables une accumulation de tensions et de conflits qui n’auraient pas lieu d’être dans des conditions d’enseignement adaptées. A cela, s’accompagne d’une absence de reconnaissance sociale, aussi bien pour les personnels que pour les élèves, reconnaissance indispensable à la construction de leur subjectivité : la fonction enseignante est dévalorisée, comme le sont également, à la suite des réformes successives, les diplômes des élèves, élèves auxquels la société ne propose aucun avenir. La revendication de la reconnaissance de leur droit de retrait des enseignants du lycée Chérioux à Vitry-sur-Seine est ainsi parfaitement légitime.

C’est pour cela que nous ne devons pas être dupes sur ces soi-disant états généraux de l’insécurité à l’école. Aucune pseudo expertise scientifique ne saurait cautionner ce qui n’est qu’une opération de communication. Le plus drôle de l’affaire est que M. Debarbieux semble avoir oublié que la place de la sociologie dans les nouveaux programmes du lycée est aujourd’hui sur la sellette. Cette instrumentalisation de la sociologie par le pouvoir politique ne fait que la discréditer davantage car ces états généraux ont surtout pour fonction d’éviter de poser le problème de fond, non pas à travers un débat d’experts, mais dans un grand débat citoyen qui intéresse l’ensemble de la société. Quelle place notre société accorde aujourd’hui à l’école ? Quelles doivent-être les conditions d’une école démocratique, juste et accueillante ?

Nous vivons à une époque caractérisée par l’aveuglement et l’amnésie, nous agissons sans repères car, comme le remarquait Hannah Arendt, il semblerait que plus aucune tradition ne puisse répondre aux nouvelles questions de notre époque. Nous savons aussi que l’homme est capable du meilleur comme du pire, et que seule une culture humaniste et une éducation ouverte non seulement aux sciences mais à la réflexion éthique peuvent préserver l’Humanité de la barbarie des hommes, même si nous rien n’est jamais définitivement gagné comme nous le rappellent, le Rwanda ou la guerre en ex-Yougoslavie.

Ce que nous devons exiger ce ne sont pas des états généraux de l’insécurité à l’école mais des états généraux de l’éducation et des moyens pour éduquer les générations à venir afin de faire barrage à la nouvelle barbarie qui advient.

Par Aline Louangvannasy, professeure de philosophie, secrétaire académique de la CGT-Educ’action Midi-Pyrénées

Texte paru dans l’Humanité du 9 mars 2010 : http://www.humanite.fr/article2762260,2762260