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Non aux enseignants jetables et pas chers !

Tribune libre de Matthieu Brabant, secrétaire académique de la CGT-Educ’action Créteil, dans L’Humanité du 4 mai 2010

mardi 4 mai 2010

Faut-il titulariser les précaires de l’Éducation Nationale ?

Depuis les propos de Sarkozy sur une titularisation des contractuels, à TF1 en janvier2010, peu ou pas grand-chose de concret n’a été annoncé par le gouvernement. L’espoir est pourtant né chez les 25 000 personnels enseignants non titulaires de l’éducation nationale. Espoir entretenu par des déclarations de Woerth dans le Figaro parlant de « titularisation » par « la reconnaissance de l’expérience » car il y a des personnels « sur des postes durables, sans raison de ne pas être titularisés »

Mais rapidement, Éric Woerth, encore lui, a annoncé aux organisations syndicales de la fonction publique qu’il n’y aurait pas de plan de titularisation et Luc Chatel a précisé aux organisations syndicales de l’éducation que le recours à la précarité était « inévitable ».

L’intersyndicale nationale de l’éducation a donc lancé une pétition [1].

De fait, une titularisation de ces personnels ne serait que justice.

Il faut se souvenir d’abord que des plans de titularisation ont déjà eu lieu dans le passé (lois Le Pors en 1983, Perben en 1996, Sapin en 2001). Ces lois n’ont pas les mêmes logiques  : les deux dernières proposaient l’ouverture (limitée dans le temps) de concours réservés et l’augmentation des places pour les concours internes – une telle mesure est insuffisante pour fermer le robinet de la précarité. La loi Le Pors était fondée sur la pérennité de l’emploi occupé  : dans cette logique, des titularisations sans concours étaient possibles et le recours à la précarité interdit. C’est sur la base de la loi Le Pors que les discussions doivent s’engager.

Selon des statistiques de la CGT éduc’action, sur quatre académies (Créteil, Nancy-Metz, Toulouse, Versailles), 25 % des non-titulaires sont soit en CDI, soit maîtres auxiliaires, donc sur des contrats de longue durée. Ce chiffre démontre clairement que la revendication d’une titularisation n’est pas théorique, mais correspond à un besoin réel de l’éducation nationale aujourd’hui. Selon ces mêmes statistiques, les non-titulaires représentent 8 % de l’ensemble des personnels de ces académies. Le nombre de non-titulaires a augmenté de 25 % en un an. Il faut ajouter les divers emplois de vie scolaire, tant de droit public que de droit privé. Sur toute la France, on estime à 130 000 le nombre de personnels non titulaires dans l’éducation nationale.

Fonder une titularisation sur les personnels en CDI serait néanmoins trop limité  : les conditions d’accès au CDI restent assez strictes (six années pleines sans aucune interruption… il suffit parfois de quelques mois – une maternité par exemple – pour tout remettre en question  !). C’est de ­l’ensemble des non-titulaires dont l’éducation nationale a besoin aujourd’hui.

Le remplacement est actuellement l’un des chevaux de bataille de Luc Chatel  : les non-titulaires constituent une manne de remplaçants jetables et pas chers. ­L’éducation nationale a besoin de remplaçants  : des personnels doivent donc être embauchés en urgence et, en priorité, celles et ceux qui ont prouvé depuis des années leurs compétences.

Certains pans entiers de l’éducation nationale sont « tenus » par des non-titulaires, et il est à souligner que c’est souvent là où les difficultés se concentrent  : 25 % des enseignants de la voie professionnelle, 50 % des professionnels des Segpa, 10 % des CPE, 15 % des conseillers d’orientation sont non-titulaires  ! Dans certains lycées professionnels du 93, plus de la moitié des personnels sont non-titulaires.

On ne peut pas faire cours sereinement et proposer aux élèves un enseignement de qualité si on est soi-même en situation de précarité. Ainsi, avec la réforme du recrutement des enseignants, les stagiaires seront affectés à temps plein  : la conséquence directe est le licenciement de 5 000 non-titulaires à la rentrée 2010. Mais le ministère aura rapidement besoin de ces personnels pour remplacer les stagiaires qui se forment, pour suppléer aux tuteurs de ces stagiaires, pour compenser les suppressions d’emplois encore annoncées… bref, sitôt licenciés, ces personnels seront embauchés quelques mois plus tard, mais dans une précarité encore plus grande, et devront refaire tout le chemin vers un peu de stabilité. C’est un gâchis humain, un non-sens pédagogique.

Par Matthieu Brabant, Membre de la commission exécutive de la CGT Éduc’action,
responsable du collectif non-titulaires.

Source : http://www.humanite.fr/article2765638,2765638